SECRET

 

« L’enfant a toujours l’intuition de son histoire,

si la vérité lui est dite, cette vérité le construit »

Françoise Dolto

 

Le non-dit, le silence, les faux semblants liés à un événement vécu, se transmettent, parfois par ricochets sur plusieurs générations, tout comme un traumatisme, impossible à élaborer par celui qui le vit.

 

Aussi, celui-ci va-t-il le taire et l’occulter.

 

Être marqué par un secret de famille ne conduit pas inéluctablement à condamner sa vie mais cela la rend incontestablement plus compliquée, comme si l’on vivait avec un corps étranger parasite, né de l’ignorance de l’histoire qui nous concerne. Sorte d’effet ricochet.

 

L’art est sans aucun doute un moyen de retranscrire, en le transposant, ce poids de l’histoire cachée afin de mener à l’apaisement. N’est-ce pas parfois aussi le tribut de l’artiste ? L’œuvre n’est-elle pas parfois le contrepoids de l’irréparable ? Michel Foucault, philosophe et historien n’écrit-il pas que « ses enquêtes historiques sur le passé ne sont que l’ombre portée de son interrogation théorique du présent ».

 

C’est avec beaucoup d’émotion, une profonde admiration mais aussi un sentiment fraternel que d’emblée je me suis tournée vers Niki de Saint Phalle.

 

Jamais je ne me suis identifiée à elle, mais, tout comme moi, elle a eu un parcours de mosaïste. Le profond désir de passer des heures à recoller les morceaux pour en faire une œuvre rayonnante. Sa vie fut empreinte de la souffrance d’un père incestueux et nombreuses furent ses tentatives, à travers divers médiums de casser ce lourd poids du non-dit. Ainsi ses tableaux-tir, tableaux dégoulinant de peinture, comme maculés du jaillissement de traces de sang, volonté de l’artiste de rompre l’empreinte du lourd secret destructeur. Elle écrit :

 

« Il existe dans le cœur humain un désir de tout détruire.

Détruire c’est affirmer qu’on existe envers et contre tout. »

Niki de Saint Phalle — Mon secret, la différence — 1994

Louise Bourgeois aussi s'est abondamment exprimée sur son père et la relation qu'il entretenait avec la gouvernante dont personne dans la famille ne parlait. Ce secret, pesant traumatisme de l'enfance, elle a cherché à tout prix à l’exorciser en se confrontant à ses démons et se battant contre eux. Réparer à travers ses sculptures.

Dans l'extrait du film « L’araignée, la maîtresse et la mandarine » de Marion Cajori et Amei Wallach, elle déclare :

« Je n'ai jamais fait de mal à une mouche.

En fait, j'essaie de tout réparer »

 

Ces réparations, elle les a faites par la sculpture avec laquelle elle se confronte et se bat avec ses démons.

Louise Bourgeois — The destruction of the Father — 1974

Mon travail : entailler cette toile. Profondeur des blessures, de la douleur causée, du secret que l’on tente d’enfouir. Avec le fil, raccommoder, braver l’écorchure. Vouloir ne plus la voir, la détester au point de suturer ces traumatismes. Serrer le point, serrer les poings. L'acte même de coudre pour se mesurer à ses propres démons. Voir la douleur se rouvrir, vouloir reprendre le fil, serrer plus fort, gouffre de souffrance.

 

Tenir un secret bien fermé donne une mauvaise conscience générale et permet à chacun de se gratifier d'une bonne conscience individuelle : « Ce n'est pas moi qui suis responsable puisque tout le monde l'est, hormis celui qui en subit les conséquences et porte ce traumatisme »
 

A.D. — Arcanes — 2013 (92 x 73 cm)