MOT

 

Avant même d'être mot, l’écriture s’appose et bien des fois, en plus de s'exposer elle montre son monde intérieur : ses émotions, son âge, son intimité. Comme le peintre qui marque l’empreinte de son pinceau sur la toile, elle trahit un état émotionnel.

 

L'artiste Claude Levêque réalise des œuvres utilisant l'écriture manuscrite pour s’approcher au plus près de la présence humaine et ainsi avec tendresse a-t-il utilisé, l’écriture de sa mère. Dans une interview, ne déclare-t-il pas :

« L’écriture tremblée de ma mère que je transcris

et reproduis en néon oppose explicitement la norme

à la déviance de l’expression individuelle. »

Claude Lévêque — Joie de vivre — 2012

Ne sommes-nous pas, d'ailleurs, des êtres de langage ? Nous existons par les autres et avec les autres. Notre lien avec le monde : le langage, le son des paroles, le corps des mots.

 

Jaume Plensa artiste catalan utilise pour ses installations sculpturales la lumière, le son mais il prélève aussi les mots du langage. Le travail de cet artiste s'intéressant autant à l'âme qu'au corps utilise ces mots comme des liens uniquement typographiques qui unissent les points du contour de l’œuvre et en constituent la matière.

 

En 2008, à l’occasion de la présentation de sa sculpture « Hunger. Insomnia. Disease », lors de foire d'Arco de Madrid, Jaume Plensa soulignait :

 

« Je crois que les idées sont la grande matière. Peut-être parce que

je suis méditerranéen, j’ai besoin de toucher ces idées.

Et la sculpture me permet cette transposition. Elle me permet

de donner une composante physique aux idées.

Je ne suis pas un artiste conceptuel. Mais je ne crois pas

que les idées ne soient que des concepts : les idées se touchent,

se frôlent, produisent des mouvements,

elles remplissent des espaces comme disait William Blake. »
 

Jaume Plensa — Nosotros

Imprégnée dès mon enfance par les mots, je n’ai accepté que leur sens profond rejetant leur unique aspect lexical et grammatical. La sémantique confère au mot un sens, l’auditeur le reçoit mais l’interprète et c’est pourquoi j’ai souvent eu du mal à lui faire confiance : le mot peut être si vrai mais aussi si faux.

 

Pourtant, depuis mon plus jeune âge, j’ai passé des heures et des heures dans l’imprimerie familiale à observer les lettres. Leurs formes me suffisaient à elles seules. Je pouvais les associer entre elles, les tourner, le dessin se formait. Plus tard en découvrant le lettrisme et Isidore Isou utilisant les lettres comme matière, comme art visuel de plein droit, je me suis souvenue de la petite fille manipulant les caractères.

 

Et puis, ces lettres avaient une odeur, celles des machines, de l’encre, de la graisse, de la colle, un bruit constant. Résonance familière, celle des rotatives, qui était comme un bercement de vie, un échange entre le son de la machine et l’homme pour unir leur empreinte.

 

C’est tout naturellement que je suis alors retournée dans le hangar familial pour prendre quelques lettres de typographie et les enfermer dans ce filet, comme une pêche miraculeuse, un bien précieux, un trésor. Ayant alors vécu au son de la rotative, je ne peux voir depuis une lettre sans en entendre le son. J’ai voulu intégrer ce bruit de machine pour accompagner mon installation.

A.D. — Hiatus — 2013 (50 x 50 cm)