J’ai choisi de faire apparaître mes initiales A.D. pour distinguer mes travaux personnels des œuvres d’artistes.

FIL ROUGE

Né dans les mêmes années que ces artistes qui allaient devenir les Nouveaux Réalistes, mon père ne s'est-il pas comme eux, lesté d'objets de sa vie, comme semble l'exprimer Michel Spoerri quand il déclare :

« Nous, les Nouveaux Réalistes, on étaient comme alourdis par l'objet,

c'était notre moyen d'expression. »

Daniel Spoerri – Le tiroir de ma mère – 1960

Je suis revenue au nid familial : la maison de mes parents, le hangar où mon père a entreposé, entassé au fil des ans, les rebuts, les objets remisés dans l'attente d'un éventuel recyclage, selon l'adage hérité de l'après guerre « ça peut toujours servir. »


Des strates et des strates d'objets, des strates de mémoire. Empreintes d'une existence, monument silencieux, pétrifié, d'une vie, celle de mes parents, ma famille, la mienne. Mon père et sa compulsion de la conservation.

A.D. – Grange de mon père — 2013

Le choix que j'ai opéré d'instinct dans le chaos de la grange n'a finalement porté que sur le prélèvement de quelques objets : des radiographies de ma mère. J'ai réalisé que c'était des inscriptions du plus secret de son corps et du mystère de son cerveau.

 

Je me suis mise ensuite à broder ces radios : deux radios des sinus que j'ai unies par une couture. J'y ai gravé au fil rouge le mot résilience : « prendre acte d'un événement traumatique pour ne plus vivre dans la dépression ou l'angoisse, prendre de la distance afin d’accueillir les craintes et les traumatismes », selon une de ses définitions, ici celle qu'en fournit Wikipedia et qui me semble s'ajuster au mieux à l'écho que ce mot trouve en moi. Quatre autres radios ont suivi.

 

On connaît les travaux sur le sujet de Boris Cyrulnik. Application au domaine de la psychologie d’un concept emprunté aux sciences physiques et qui, me semble-t- il, aurait à voir avec une dynamique de l’empreinte. En effet ce qui a eu lieu n’a pas été oublié et travaille encore le sujet mais celui-ci l’a mis à distance pour l’élaborer, en faire une force agissante sur le monde, sans plus se laisser agir par celui-ci. Avec l’inscription de ce mot  résilience, la première empreinte venait de s’inscrire et le fil rouge s’est alors imposé comme une évidence.
 

A.D. – Sans titre 1 (40 x 20 cm)

Ce fil rouge m'a conduite à relier entre eux des gobelets blancs de plastique, bols nourriciers, multiples, semblables, liés par le fil rouge, peut-être, du geste nourricier, quotidien, renouvelé, infini, qui marque la réalité organique de nos cellules qui ont besoin d'énergie pour croître, énergie qu'elles reçoivent de la transmission, du don, de l'aide essentielle que l'adulte apporte à l'enfant. Ce don qui est pour moi celui de ma mère pleinement aimante et généreuse.

 

Bien sûr, avec ce fil rouge, on pense au cordon ombilical, mais si c'est le cas, pour moi, ce ne fut pas celui de la naissance biologique, mais sans doute celui tissé par l'amour. Je découvre que je le mets à jour, ce cordon rouge qui m'a portée, qui me tient. Maintenant que sa vie entre dans son hiver, il nous tient toutes deux, ma mère, et moi qui deviens à mon tour sa nourricière, c'est dans l'après-coup que cela m’a sauté aux yeux.

 

La réitération du fil rouge était là et j'ai compris qu'il pouvait devenir la charpente de mon travail, son concept.

A.D. – Cellules souches — 2013 (80 x 60 x 55 cm)