ENFERMEMENT

Outre l’empreinte de la guerre, l’empreinte de l’engagement politique et social marque aussi aujourd’hui le travail de nombreux artistes. Que ce soit par détournement ou par une forme nouvelle d’activisme, chacun exprime plus ou moins explicitement la prise de conscience de la situation dans laquelle il est plongé.

 

Ainsi AI Weiwei, artiste chinois, réalise des performances, utilise de nombreux médiums, photographie le monde qui l’entoure.

 

Par un geste iconoclaste : laisser tomber un vase de la dynastie des Han, l’artiste semble briser le carcan de la censure liée à tout ce qui enserre son peuple et lui- même. Assigné à résidence, devant rendre constamment compte de ses moindres faits et gestes, il commet un geste socialement répréhensible. Il brise le tabou de l’argent, du marché de l’art ou des objets précieux. On ne peut regarder cette performance sans frémir, il brise un objet précieux, voire sacré, il raille le nationalisme chinois, celui qui se fonde sur la qualité supérieure des Han et en même temps, le spectateur direct ou indirect de la performance éprouve un sentiment de libération sacrilège et salutaire.

AI Weiwei — Laisser tomber une urne de la dynastie des Han — 1995

La découverte des œuvres de l’artiste palestinienne Mona Hatoum fut pour moi une formidable révélation de son engagement d’artiste face à la guerre civile libanaise et la lutte des Palestiniens pour leur territoire dans les années 1980. Lors de ma visite à Marseille au Panorama de la Friche de la Belle de Mai, cette année (2013), j’ai découvert l’œuvre de verre et de métal « Cellules » de Mona Hatoum. J’ai été saisie par l’obsession qui apparaît, à travers son travail, de la notion de territoire et d’enfermement. Rien de directement explicite dans cette œuvre, aucune dénonciation ouverte des restrictions imposées au peuple palestinien. Mona Hatoum utilise un matériau fragile, le verre, transparent et rouge tel un liquide gelé, organe non identifié enfermé dans le métal gris et froid d’une sorte de cage. Le spectateur ressent de façon palpable l’oppression physique de l’enfermement, la vulnérabilité du prisonnier d’un espace qui se rétrécit, quel avenir dans cette cellule pour cet organe « Cellules », vivant, comme gonflé d’air, aspirant à inspirer, respirer davantage? Rien d’explicite, pas d’anecdote et pourtant, l’empathie et l’émotion nous gagnent.

 

Dans un article intitulé Mona Hatoum, une esthétique à double tranchant, Sonia Recasens écrit :

« Dans un jeu d’attraction/répulsion, l’artiste nomade sonde l’envers

des choses,les démons de notre société, sa violence, ses guerres, ses exclusions…

La fragilité et la préciosité des toiles que l’artiste trame, expriment

la précarité des structures que les hommes s’évertuent

à mettre en place, tandis que le tranchant de ses œuvres

renvoie la violence avec laquelle ils s’échinent

à détruire ces liens. »

Mona Hatoum – Cellules — 2012-2013

Ces deux artistes, tant Mona Hatoum que Ai Weiwei, produisent chez le spectateur une sensation physique et un sentiment profonds, rendant palpable cette condition d’enfermement, d’étouffement et cette soif irrépressible de libération. Tous deux insèrent dans leur œuvre des contenus sociaux et politiques sans pour autant les transformer en bannière militante. Les matériaux choisis, la composition ou l’acte transgressif commis, par leur forme, s’adressent à nos ressorts émotionnels les plus profonds et prennent par là une dimension universelle.

A.D. – Orphelinat — 2013 (100 x 100 cm)