BRODER

L’empreinte psychique peut être celle d’un traumatisme, sans doute, mais ce qui m’anime et m’a toujours animée n’a jamais été la complaisance dans la douleur, la plainte. Au contraire, ce que j’aime, c’est l’énergie, la force même de ceux que l’on dit blessés. Et le premier mot qui est sorti sans préméditation du fil à broder fut, en effet, le mot résilience.

 

Mais pourquoi a-t-il fallu l’aiguille et le fil pour que ce mot s’inscrive et vienne se broder sur le polystyrène rigide, rebelle à l’aiguille, de la radiographie ?

 

Quelle résurgence archaïque prenait forme avec le fil à broder ?

 

Filer, tisser, coudre, broder, repriser, ravauder… verbes dessinant le cercle clos du foyer, du monde des femmes.

 

Art qui ne dit pas son nom, art élémentaire, de vie, de survie, de résistance dont les mythes antiques, malgré tout, célèbrent la force. Pensons au tissage têtu et rusé de Pénélope, au mythe d’Arachnée dont Vélasquez salue dans Les fileuses la virtuosité capable de rendre jalouses les divinités de l’Olympe : une jeune mortelle aura l’audace de défier et de supplanter Athéna en personne dans l’art du tissage. Il lui en cuira, au point d’être acculée au suicide et condamnée à être métamorphosée en araignée, et à tisser durant l’éternité entière. Et plus significatif encore, le mythe même des Trois Parques, fileuses divines tenant entre leur doigts le fil de la vie des mortels.

 

Ces mythes ont nourri la peinture classique, mais l’exercice du tissage, de la broderie, des travaux d’aiguille ont bien tardé à conquérir leurs lettres de noblesse dans l’art occidental.

 

Sans doute aura-t-il fallu le courant féministe et la liberté ou le non conformisme de certaines personnalités indépendantes pour que ces pratiques domestiques passent le seuil de la maison et soient pleinement adoptées par des artistes contemporain(e)s.

 

Il suffit de citer Louise Bourgeois qui non seulement utilise la matière première de la tapisserie familiale mais également la figure ambivalente de l’araignée tisseuse inlassable.

 

Parmi les artistes issues de générations plus récentes, l’œuvre de l’espagnole Elena del Rivero s’inscrit dans cette volonté de magnifier la matière textile, la couture, la broderie en hommage ambigu à ces ouvrages de dames que pratiquait sa mère comme tant d’autres femmes de cette génération. Elle a réalisé une œuvre émouvante en cousant, brodant et re-brodant de perles les vestiges de ses papiers brûlés, déchirés, lors de la destruction de son atelier new yorkais, soufflé par l’effondrement des Twin Towers le 11 septembre 2001.

Elena del Rivero – 9/11 — 2001

Bien d'autres artistes encore ont incorporé à leur œuvre cette dimension longtemps mineure de ces travaux manuels que les petites filles apprenaient à l'école et qui devaient leur permettre de réaliser leur trousseau. (C'était encore le cas quand j'étais élève et que ma mère m’enseignait la forme de chaque point). Je me découvre donc rejoignant leur camp !